Geneva Health Forum 2026 : la santé mentale au cœur des défis humanitaires mondiaux
Cette année encore, la Cité de la Solidarité Internationale (CSI) a participé au Geneva Health Forum. La journée du 20 mai a notamment été marquée par les tables rondes « Health in a World of Crises and Impunity » et « Mental Health in Humanitarian Programs ». Comme chaque année, ces échanges ont tenu leurs promesses grâce à la qualité des intervenants, à la pertinence des thématiques abordées et à la richesse des expériences partagées.
Trois enseignements majeurs ressortent de cette édition : la solidité du lien entre recherche et solidarité internationale, l’existence de visions divergentes face à des constats pourtant largement partagés, et la nécessité d’intégrer pleinement la santé mentale dans les politiques et programmes de santé mondiale.
Ce qu’on retient de cette journée en bref tient en quelques points clefs :
- Les acteurs académiques, bien que, eux aussi impactés par les coupes budgétaires dédiées à leurs travaux de recherche à l’échelle globale, sont toujours là aux cotés des acteurs de la solidarité internationale, sur des sujets structurels autant que sur les expertises thématiques telles que la santé et l’innovation. L’engagement du Johns Hopkins Center for Humanitarian Health à travers sa commission Lancet méritait d’être relevé.
- Les constats, analyses, interprétations des challenges rencontrés et des besoins incompressibles convergent quel que soit l’expertise et l’origine sectorielle des experts. Seules les positions sur la vision du futur divergent parfois pour des raisons évidentes de postures institutionnelles liés au rattachement des membres du panel.
- L’approche multisectorielle de la santé, déjà mise en valeur lors du sommet présidentiel pour une santé globale en avril à Lyon, doit intégrer la santé mentale de manière systémique tant dans les programmes que dans la définition sociale elle-même de la santé.
Recherche et solidarité internationale : un partenariat indispensable pour relever les défis humanitaires
Les acteurs académiques, bien que touchés eux aussi par les réductions de financements consacrés à la recherche à l’échelle mondiale, restent pleinement engagés aux côtés des acteurs de la solidarité internationale. Leur contribution demeure essentielle sur les enjeux structurels comme sur les expertises thématiques telles que la santé, l’innovation ou les crises humanitaires.
L’engagement du Johns Hopkins Center for Humanitarian Health, à travers les travaux de sa commission Lancet, mérite à ce titre d’être souligné.
La CSI se réjouit de constater que le secteur de la solidarité internationale continue de susciter l’intérêt du monde académique et de la recherche. Le lien entre recherche et action de terrain a toujours été une évidence pour la CSI, comme en témoignent les ateliers doctoraux organisés au fil des années sur des thématiques aussi diverses que la santé environnementale, les migrations ou encore les nouvelles technologies. En 2026, les travaux porteront sur le droit international humanitaire (DIH).
Un nouveau paradigme pour la santé mondiale en contexte de crise
Le rapport conjoint du Johns Hopkins Center for Humanitarian Health–Lancet Commission on Health, Conflict and Forced Displacement et de l’Organisation mondiale de la santé appelle à une transformation profonde du secteur humanitaire.
Ce rapport identifie cinq leviers stratégiques majeurs :
- Le respect du droit international humanitaire et des impératifs de santé en situation de conflit ;
- L’opérationnalisation des principes humanitaires ;
- Une gouvernance renouvelée donnant davantage de pouvoir aux communautés concernées ;
- Le financement de l’humanitaire de demain ;
- La préservation des systèmes de santé.
Comme le souligne le rapport, les idées seules ne transformeront pas le système : la transformation passe également par une redistribution du pouvoir et des responsabilités.
Parmi les recommandations formulées :
- Inverser les rapports de pouvoir en transférant davantage de gouvernance, de financement et de capacités décisionnelles aux communautés affectées ;
- Mettre fin à l’impunité grâce à des mécanismes renforcés de responsabilité envers les populations concernées ;
- Garantir un financement humanitaire fondé sur les besoins réels, plus équitable et plus flexible ;
- Considérer la santé pour toutes et tous comme un droit fondamental non négociable, y compris dans les contextes de crise.
Santé mondiale et crises humanitaires : des constats partagés, des visions divergentes
Parce que le secteur de l’humanitaire et de la solidarité internationale a toujours laissé une place importante au débat, la seconde partie de la table ronde a mis en lumière la diversité des approches face aux mêmes réalités.
Sur les constats, les analyses et l’identification des défis, les intervenants se rejoignent largement. Tous reconnaissent l’ampleur des besoins humanitaires et les conséquences des contraintes budgétaires actuelles. Les besoins des populations touchées par les conflits, les déplacements forcés ou les catastrophes demeurent considérables et souvent incompressibles.
Les divergences apparaissent davantage lorsqu’il s’agit d’envisager les solutions et les priorités pour l’avenir.
Ainsi, la Direction du développement et de la coopération suisse (DDC/SDC), en tant que bailleur de fonds, a insisté sur la nécessité de se concentrer sur les fonctions plutôt que sur les institutions elles-mêmes. Selon cette approche, l’objectif doit être de préserver la capacité à répondre aux besoins des populations plutôt que de maintenir à tout prix certaines structures organisationnelles.
Cette position illustre une tendance observée chez plusieurs bailleurs internationaux, qui encouragent une mutualisation accrue des moyens et des programmes afin de maximiser l’impact des ressources disponibles.
Des équipes humanitaires confrontées à des choix impossibles
Le message porté par les ONG présentes lors de la table ronde était sensiblement différent.
Les représentants du terrain ont rappelé la réalité quotidienne des équipes humanitaires confrontées à des arbitrages de plus en plus difficiles. Face à la diminution des financements et à l’augmentation des besoins, les organisations sont contraintes de prioriser certains projets et d’en abandonner d’autres.
Comme l’ont souligné plusieurs intervenants, cette situation conduit parfois les équipes à effectuer un véritable « triage » des besoins, comparable à celui réalisé dans les situations d’urgence médicale ou lors de catastrophes majeures.
Cette pression permanente alimente une inquiétude croissante quant à l’épuisement des professionnels de l’aide humanitaire et à leur capacité à répondre durablement aux attentes des populations les plus vulnérables.
Santé mentale et action humanitaire : un enjeu désormais incontournable
Parmi les enseignements majeurs du Geneva Health Forum, la reconnaissance de la santé mentale comme composante essentielle de la santé mondiale a fait l’objet d’un large consensus.
Dans la continuité des réflexions engagées lors du Sommet présidentiel pour une santé globale organisé à Lyon en avril dernier, plusieurs organisations, dont ALIMA et Terre des Hommes, ont rappelé que l’approche multisectorielle de la santé ne peut être pleinement efficace sans intégrer la santé mentale de manière systématique.
Dans les zones de crise, une personne sur cinq souffre d’un trouble mental. Pourtant, les ressources humaines spécialisées restent largement insuffisantes pour répondre aux besoins croissants des populations touchées.
Pourquoi la santé mentale doit être intégrée à toutes les réponses humanitaires ?
Face à ce constat, les experts ont souligné la nécessité de développer des solutions pragmatiques permettant d’intégrer la santé mentale au cœur des programmes humanitaires.
La formation de professionnels non spécialisés — médecins, infirmiers, sages-femmes ou agents communautaires — constitue aujourd’hui l’un des leviers les plus prometteurs pour améliorer l’accès aux soins psychologiques et psychosociaux.
Cette approche est d’autant plus nécessaire que les besoins augmentent alors même que les financements consacrés à la santé mentale restent insuffisants. Trop souvent considérée comme une dimension secondaire de la santé, elle demeure sous-financée malgré son impact majeur sur les populations affectées.
Les échanges du Geneva Health Forum ont au contraire rappelé que la santé mentale doit être reconnue comme une composante centrale de la santé globale. Elle ne se limite plus à la prise en charge du syndrome de stress post-traumatique mais concerne l’ensemble des conséquences psychologiques, sociales et émotionnelles des crises humanitaires.
L’exemple du retour de l’épidémie d’Ebola illustre parfaitement cette réalité. Au-delà des enjeux médicaux, les populations concernées doivent faire face à la peur, au deuil, à la stigmatisation et à l’isolement. Ces conséquences touchent non seulement les personnes malades, mais également leurs proches et l’ensemble de la communauté.
Dans ce contexte, la réponse humanitaire ne peut se limiter aux soins médicaux ou au contrôle des épidémies. Le soutien psychosocial et les services de santé mentale doivent être intégrés dès la conception des interventions, au même titre que les autres composantes de la réponse sanitaire.
Geneva Health Forum : vers un nouveau paradigme de la santé mondiale
Les échanges de cette édition 2026 confirment une tendance forte : la santé mondiale ne peut plus être pensée indépendamment des enjeux de gouvernance, de financement, de recherche et de santé mentale.
Face à la multiplication des crises, des conflits et des déplacements forcés, les acteurs de la solidarité internationale, de la recherche et de la santé convergent sur la nécessité de construire des réponses plus inclusives, plus locales et plus résilientes.
La santé mentale, longtemps considérée comme un sujet secondaire dans l’action humanitaire, apparaît désormais comme l’un des piliers essentiels d’une approche globale de la santé et du bien-être des populations affectées.
