De la Fabrique de la Diplomatie à la réalité des Grands Lacs : enjeux géopolitiques et humanitaires

Tout comme l’an dernier, la Cité de la Solidarité Internationale (CSI) s’est rendue à la Fabrique de la Diplomatie les 4 et 5 septembre de 2026. C’est le plus grand événement organisé par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Il aborde les relations internationales avec ses acteurs et partage certains aspects moins connus de la diplomatie.

Contrairement à l’an dernier, la CSI a fait le choix d’assister à un grand nombre de conférences, tables rondes et ateliers sans lien direct avec la Solidarité Internationale. C’est un choix délibéré de posture : chercher les explications des choix qui impactent notre mission ailleurs que dans les discours sur l’Aide Publique au Développement, réalistes certes mais toujours aussi insatisfaisants.

Les points forts

A travers les différentes conférences quelques points forts ont émergés, plutôt de que relayer quelques citations bien placées des différents intervenants voici les éléments saillants qui ont traversé l’ensemble des panels qui se sont exprimés :

Le Cyber, l’IA et les nouvelles technologies façonnent les relations internationales des grandes puissances, entre elles mais aussi vis-à-vis de l’ensemble des pays du monde. Ils offrent un nouveau secteur pour affirmer la puissance des Etats. La Tech’ impacte tous les aspects de la vie des populations et par conséquent de nombreuses décisions des gouvernants.

Les enjeux de puissance entre Etats sont à la hauteur des conflits et des tensions multipolaires que les ONG constatent sur le terrain. Ces enjeux couvrent tous les aspects des relations internationales :  civilisationnels, humanitaires, de santé globale, climatiques, économiques, sécuritaires. Envisager l’un de ces aspects sans prendre en compte les autres dans l’équation serait une erreur de simplification. C’est pourquoi les intrications et la complexité de ces enjeux invitent à la nuance dans la réflexion pour ne pas surenchérir sur la désinhibition des grandes puissances.

L’actualité internationale de certaines régions du monde telles que l’Ukraine, les USA et le Moyen Orient ont servi d’exemples et ont été mentionnés dans les explications globales et dans les arguments. La Chine a, elle, pris une part encore plus importante dans le propos des intervenants. Même lors de conférences dont le thème n’impliquait pas la Chine à priori. La Chine était sur toutes les lèvres. S’il est bien un pays – sa culture, sa politique extérieure qui mérite que l’on prenne le temps de comprendre avec nuance et pragmatisme, c’est celui-là tant les répercussions de ses actions sont importantes pour les populations du monde entier. Les revues d’analyses géopolitiques, de recherche en défense, de vulgarisation seront pour vous une excellente porte d’entrée pour appréhender l’Empire du Milieu.

Certaines crises humanitaires qui semblent décorrélées, au premier abord, des questions chinoises sont pourtant intrinsèquement liée à la Chine : la région des Grands Lacs, par exemple.

L’impression initiale fut confirmée par la table ronde « Les grands las : Diplomatie humanitaire ». La crise humanitaire qui sévit sur place est étroitement liée à la politique protectionniste de la Chine et aux dépendances à ses ressources qu’elle crée et encourage par ses politiques. Pour celles et ceux qui maîtrisent moins les tenants et aboutissant de la crise dans cette région du monde à l’Est de la RDC nous lui consacrons un focus. Car en repartant de la Fabrique de la diplomatie, après deux jours d’immersion dans l’univers complexe des enjeux multiples de notre temps, c’est bien vers cette région isolée du monde que les pensées de la CSI se tournent. C’est une crise humanitaire qui mérite d’être replacée au centre de l’attention du public et de vous lecteur.

 

Focus sur l’Est de la République Démocratique du Congo : une crise humanitaire et géopolitique

Dans la région des Grands Lacs, la guerre se joue aussi dans les mines et les hôpitaux.

Dans l’est de la République démocratique du Congo, la guerre s’inscrit dans une histoire qui remonte au génocide rwandais de 1994. L’afflux de réfugiés au Zaïre, devenu RDC, puis les guerres de 1996-1997 et de 1998-2003 ont profondément déstabilisé la région des Grands Lacs. Depuis, une multitude de groupes armés se disputent les territoires, les populations et l’accès aux ressources.

Le Mouvement du 23 mars (M23), apparu en 2012 et réactivé en 2021, est aujourd’hui au cœur du conflit. En janvier 2025, ses combattants prennent Goma, capitale du Nord-Kivu, puis Bukavu, dans le Sud-Kivu, le mois suivant. Les Nations unies accusent le Rwanda de soutenir militairement le M23, ce que Kigali dément. La situation reste extrêmement volatile malgré les processus diplomatiques engagés depuis 2025. L’aéroport de Goma est fermé : complexifiant la mission des équipes humanitaires.

Pour les populations civiles, cette guerre signifie déplacements, exactions et violences sexuelles. En 2025, les Nations unies ont recensé 1 534 survivantes de viols comme arme de guerre. Ce chiffre ne représente toutefois qu’une partie de la réalité : la peur, la stigmatisation et l’absence de structures de prise en charge conduisent de nombreuses victimes à ne pas signaler les violences. À Goma, près de 500 cas avaient été signalés en une seule semaine au début de 2025. Pour les humanitaires, le viol est utilisé comme moyen de domination, d’intimidation et de destruction du tissu social.

Le bilan humain global de la guerre reste impossible à établir avec précision selon les Nations Unies. Le gouvernement congolais avait fait état d’environ 7 000 morts depuis janvier 2025. Ce chiffre, communiqué dans le contexte des combats autour de Goma, ne constitue pas un bilan exhaustif. Il serait de plusieurs dizaines de milliers de morts.

À cette crise sécuritaire s’ajoute une bataille autour du sous-sol congolais. Il est toutefois plus juste de parler de minerais critiques que de « terres rares ». La RDC est une puissance mondiale pour le cobalt, le cuivre et le tantale. En 2024, elle a fourni environ 75 % du cobalt mondial et plus de la moitié du tantale. Ces minerais sont indispensables aux batteries, aux réseaux électriques, à l’électronique et à de nombreuses technologies numériques. Le contrôle des zones minières constitue donc un enjeu économique autant que militaire. Le coltan extrait dans l’est du pays, notamment autour de Rubaya, est particulièrement stratégique pour l’industrie électronique. Les experts de l’ONU ont documenté des circuits d’exploitation et de commercialisation impliquant les territoires contrôlés par le M23.

La crise sanitaire vient encore compliquer la situation. Le 15 mai 2026, la RDC a déclaré une nouvelle épidémie d’Ebola en Ituri. ALIMA et Solidarités International participent à la réponse sanitaire, dans un contexte où les déplacements de population et l’insécurité compliquent le dépistage et la prise en charge. A ce jour, ALIMA fait état de 7 022 cas confirmés et 3’398 personnes décédées. L’épidémie est provoquée par le virus Bundibugyo, une souche pour laquelle les outils médicaux disponibles restent limités. L’ONG Solidarités International était présente pour témoigner lors de la table ronde « Les grands las : Diplomatie humanitaire ». Grâce à ses explications pragmatiques et ancrées dans la réalité de terrain il était très simple de se représenter le quotidien de ses équipes sur place, même pour les plus jeunes participants.

Pour la France, les enjeux sont à la fois humanitaires, diplomatiques et industriels. Paris soutient les efforts de médiation entre Kinshasa et Kigali et demande le respect de la souveraineté congolaise. Mais la crise concerne également la stratégie européenne de sécurisation des approvisionnements. Face à la domination chinoise dans le raffinage et la transformation de nombreux minerais stratégiques, diversifier les fournisseurs devient un enjeu industriel majeur.

La région des Grands Lacs se trouve ainsi au croisement de trois crises : une guerre qui déplace et tue, une crise sanitaire qui fragilise des populations déjà vulnérables et une compétition mondiale pour les minerais indispensables aux technologies de demain. Pour la France, la difficulté est de sécuriser ses approvisionnements sans fermer les yeux sur les conditions dans lesquelles ces minerais sont extraits et sur les répercutions pour les populations victimes du conflit que l’accaparement suscite.

 

Toutes les vies n’ont pas la même valeur ?

Il semble nécessaire de prendre le temps de contempler ici les chiffres : revenons sur les 3’398 personnes décédées des suites de leur contamination à la maladie à virus Ebola, à l’Est de la RDC, depuis mai 2026, dans la quasi indifférence du monde. Comment ne pas relever qu’en septembre 2001, le décès des 2’996 victimes des attentats créaient l’émois dans le monde (aussi du fait de la violence des attaques du 11 septembre).

Il n’est sans doute pas sage de comparer les deux situations, bien que l’ordre de de grandeurs du nombre de victimes soit comparable. La soudaineté est aussi un facteur pour analyser la réaction du public : les 8000 décès français dénombrés en surmortalité pendant la canicule de 2026 ne semblent pas davantage susciter l’indignation parce que répartis dans la durée, tout comme les victimes d’Ebola. Mais l’indignation à géométrie variable, et la couverture médiatique asymétrique de facto sautent néanmoins aux yeux et soulèvent la vieille question cynique de « la bonne victime » : celle qui mérite qu’on parle d’elle ou non. Une façon tristement renouvelée de mettre les causes en compétitions… Alors que tout nous invite à mutualiser les efforts et à collaborer.