La santé mentale des humanitaires : l’urgence silencieuse d’un secteur en première ligne.
Engagés sur des terrains instables, souvent en contexte de crise ou de conflit, les travailleurs humanitaires sont exposés à des défis physiques et psychologiques réguliers. Si les risques matériels sont généralement reconnus, la santé mentale, elle, reste trop souvent reléguée au second plan.
Des traumatismes psychiques fréquents et durables
Le rapport The Status of Frontline Humanitarian Workers (2024) est formel : le personnel de terrain fait face à une exposition prolongée au stress, à la violence et au burn-out. Les conséquences sont lourdes, avec un risque accru de syndrome de stress post-traumatique (SSPT), de fatigue émotionnelle, mais aussi des dilemmes moraux répétés, en particulier dans des contextes où les choix à faire impliquent parfois des vies humaines.
Une enquête publiée en juillet 2024 par Alternatives Humanitaires confirme cette réalité : 79 % des humanitaires interrogés déclarent souffrir de troubles psychologiques et 36 % présentent un risque élevé de SSPT. Ces fragilités sont souvent renforcées par des normes implicites du secteur valorisant l’endurance et le sacrifice, au détriment du bien-être personnel.
Des thérapies qui permettent de se reconstruire
Des approches thérapeutiques spécifiques ont toutefois prouvé leur efficacité. L’EMDR, l’hypnose thérapeutique ou encore la reconsolidation permettent à d’anciens humanitaires de reprendre le contrôle de leur équilibre mental après des expériences marquées par la violence ou la perte. Ces dispositifs ont montré qu’il est possible, même après des épisodes traumatiques persistants, de retrouver un apaisement psychologique durable.
Un accompagnement structurel encore trop faible
Malgré ces avancées thérapeutiques, le système humanitaire peine à structurer une réponse globale. Le rapport The Status of Frontline pointe le manque d’encadrement en matière de santé psychologique, d’assurance adaptée et de mécanismes de prévention.
À l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale (octobre 2024), la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (IFRC) rappelait que le travail humanitaire est « un métier à risque », et que les organisations doivent intégrer des dispositifs de santé mentale dans leur stratégie globale, au même titre que les logistiques ou les protocoles de sécurité physique.
Des pistes vers une réponse systémique et responsable
Plusieurs initiatives montrent la voie vers une prise en charge responsable et durable :
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Le manuel conjoint OMS/UNICEF (Foundational Helping Skills, juillet 2025) propose un socle de compétences pour former les équipes à l’écoute active, au soutien émotionnel de base et à l’orientation vers des professionnels.
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La plateforme Protect Humanitarians milite pour faire reconnaître la santé mentale comme un droit fondamental du personnel humanitaire.
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Le réseau Cocreate Humanity déploie quant à lui des formations continues et des dispositifs de pair-aidance, favorisant la solidarité entre professionnels expérimentés et nouveaux arrivants.
Il est urgent de faire émerger une culture d’écoute et de respect des besoins psychiques dans les organisations humanitaires.
Vers une culture organisationnelle du soin psychique
Faire émerger une culture du soin mental dans le secteur humanitaire est une priorité stratégique. Cela implique une transformation en profondeur des pratiques institutionnelles autour de trois leviers :
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Intégrer systématiquement des formations et des dispositifs de soutien psychologique dès la prise de poste et en particulier sur le terrain (préparation, suivi sur le terrain, retour).
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Valoriser les thérapies spécialisées (EMDR, hypnose, reconsolidation…) comme outils d’accompagnement post-traumatique et l’accumulation de traumatismes.
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Reconnaître la santé mentale comme un droit : cela passe par des budgets dédiés, des assurances adaptées, des équipes RH formées et un environnement de travail sans stigmatisation.
Prendre soin de la santé mentale des humanitaires, c’est garantir une action plus humaine, plus durable et plus efficace.
La CSI engage le débat à Soliway
Ces enjeux seront au cœur des discussions lors de Soliway, événement professionnel organisé par la Cité de la Solidarité Internationale. Un atelier interactif intitulé « RH, sécurité, santé mentale, qualité de vie au travail, préparation au départ, prévention, accompagnement au retour. Que faire de plus ? » permettra aux participants de partager leurs pratiques et de co-construire des pistes d’action concrètes.
La réflexion se poursuivra lors de la journée grand public, où santé mentale et sécurité du personnel seront mises en lumière.
➡️ En savoir plus : www.soliway.net
Pour aller plus loin :
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Santé mentale des humanitaires et dynamiques genrées : entre risques du métier, masculinité toxique et charge du care – Alternatives Humanitaires, 10 juillet 2024
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Protect Humanitarians – Présentation de l’initiative et de ses objectifs
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CoCreate Humanity – Une communauté de soutien pour les travailleurs humanitaires
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« La communauté internationale doit prendre des mesures concrètes en faveur d’une meilleure protection des humanitaires » – Le Monde, 23 août 2024
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Prendre soin de la santé mentale du personnel dans les contextes humanitaires – JRS International
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Lancement par l’OMS d’un nouveau manuel de formation pour renforcer le soutien en santé mentale – OMS, 11 juillet 2025
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The Status of Frontline Workers – Rapport complet sur la condition des travailleurs humanitaires de première ligne
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L’humanitaire, un travail à risque pour la santé mentale – REISO
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Que signifie « travailler en santé mentale » quand on est humanitaire ? – FICR
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La Journée mondiale de la santé mentale, un moment fort pour les travailleurs humanitaires – FICR
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La santé mentale au travail : un enjeu essentiel pour les humanitaires – OIM Guinée
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